Le rôle de commissaire d’une exposition peut sembler obscur. En réalisant l’exposition « Bande dessinée passion de collectionneurs » à Rueil-Malmaison, ce fut une découverte. Mettre en place une exposition d’art se gère comme tout projet dans une entreprise : de la décision, au planning, à la définition des actions et au suivi jusqu’au résultat final, les étapes sont à jalonner pour parvenir au résultat attendu. A chaque étape, l’agilité et l’anticipation sont indispensables.
Passionné d’art et notamment de bande dessinée, ce rôle fut une opportunité de découvrir la face cachée de ce type d’organisation : des contacts avec la mairie et des collectionneurs amis, à la sélection des œuvres à exposer, à l’obtention des autorisations auprès des ayants droit, à la rédaction des documents et des supports digitaux, à la collaboration et répartition des rôles et tâches avec les équipes de la mairie, rien ne peut être laissé au hasard.
Le point de départ
Cette aventure commença par une prise de contact avec les équipes de gestion des expositions de la ville de Rueil-Malmaison, notamment avec David Chanteranne et Laurence Inçaby. Après Sempé et les mangas, l’idée de faire une exposition sur la bande dessinée franco-belge germa. L’Atelier Grognard est parfaitement adapté à ce type d’événement. Il est situé à l’entrée du parc du château de la Malmaison et accueille deux à trois fois par an de nouvelles expositions. Il a une surface possible d’environ 600m2.
La principale contrainte initiale était d’avoir la capacité de réunir environ 300 originaux, objets et albums. Grâce à l’aide d’amis collectionneurs, cet objectif fut atteint. Dès les premiers échanges, tous furent motivés par une envie de partager ces œuvres qui restent trop souvent à l’abri des regards.
Le projet pu ainsi se lancer il y a un peu plus d’un an !
La sélection des œuvres
Pour retenir 300 œuvres, il a été nécessaire d’en présélectionner environ 700. Entre les contraintes liés aux droits, la place réellement disponible sur les murs, la capacité des vitrines et le choix des thèmes finaux, la sélection se fit par étapes.
La première tâche du commissaire d’exposition consiste alors à décrire tous ces éléments dans un fichier partagé avec l’équipe projet. Pour parvenir au résultat, 280 dessins originaux et 400 objets et albums furent nécessaires. Au final, « seulement » 135 originaux et 170 objets et albums furent exposés. Avec le matériel non retenu, il aurait été presque possible d’organiser une deuxième exposition totalement différente, surtout avec les objets !
Pour décrire et référencer ces 700 œuvres, un travail de fourmi fut nécessaire :
- Photographie de chaque original, objet ou album,
- Pré positionnement dans une zone de l’espace de l’exposition,
- Description formatée de chaque élément : auteur, série de provenance, éditeur, année de publication ou de réalisation, technique utilisée, autres informations plus précises (lieu de publication, tirage, …),
- Complément de description à destination de chaque cartel de présentation : avec des précisions sur le contexte de réalisation, sur l’auteur, sur la rareté, ou tout autre élément pouvant éclaircir les visiteurs sur l’œuvre,
- Taille de l’œuvre en vue de son futur placement au mur ou dans une vitrine.
Les thèmes
Avec cette première sélection, et en tenant compte de la disposition de l’Atelier Grognard, entre 7 et 9 thèmes étaient possibles. Le choix fut itératif pour combiner à la fois l’intérêt du grand public et celui plus acéré des collectionneurs. Ainsi, l’espace dédié à Astérix apparut un peu plus tardivement grâce au travail de la scénographe Carla Chadefaux.
Dans la version définitive, les 9 espaces furent :
- Le 9ème art : présentant l’apparition de cette appellation, des œuvres de Peyo, Jijé, Hermann et Terpant, dont un mur dédié à Rueil et Napoléon,
- Les origines : autour d’œuvres de Rabier, Jacobs, du studio Caniff, Calvo, Marijac et Séverin,
- Astérix : notamment grâce aux prêts d’objets par la librairie La Marque Jaune (char d’un mètre d’Astérix et bustes à taille réelle d’Astérix, Obélix et César), ainsi que de rares plaques d’impression,
- André Juillard : retraçant différentes étapes de sa carrière de allant de Masquerouge, aux 7 vies de l’Epervier ou à Léna,
- Blake et Mortimer : en 2 parties, avec les principaux thèmes de la série de Jacobs de l’Espadon à la Grande Pyramide et la Marque Jaune puis la décomposition de toutes les étapes de réalisation d’une bande dessinée,
- Tintin : autour d’objets, de mises en couleurs originales et quelques dessins des Studios Hergé,
- Spirou : avec notamment un très beau portfolio de Franquin et des originaux des repreneurs,
- Les héritiers de la ligne claire : autour de l’école de Saint Etienne puis d’auteurs s’inscrivant dans cette lignée,
- D’autres mondes : avec une sélection d’œuvres d’auteurs dont Turf, Léo, Moebius, Yslaire, Schuiten, Dellac, Gibrat, Marini, Davodeau, Sorel, Cassegrain ou Charles et des thématiques comme le western (Blueberry, Durango et Lucky Luke), la science-fiction, l’histoire (Alix, Murena, Mozart), ou la peinture (impressionnisme).
Cette construction, fondation indispensable de l’exposition, s’est faite progressivement grâce aux nombreux échanges avec les équipes de la mairie et la scénographe.
Le parcours
L’objectif était d’accompagner les thèmes et d’être didactique sur les techniques liées à la bande dessinée et ce que représentent les collections. Il fallut rédiger des textes pour expliquer :
- Le 9eme art dont Morris inventa l’expression en 1964,
- Qui sont les collectionneurs de bandes dessinées,
- Comment une collection peut se décliner avec des originaux, albums, objets et produits dérivés,
- La rareté de certains albums de bande dessinée,
- Ce qu’est un dessin original et comment il se décline entre des crayonnés, de l’encre de chine, des mises en couleurs et de la couleur directe,
- L’importance du matériel d’imprimerie et notamment les plaques ou clichés d’impressions et les différentes techniques utilisées par les imprimeurs,
- Les étapes de conception d’un album de bande dessinée du crayonné à sa commercialisation,
- Les 80 ans de Blake et Mortimer.
Mettre en place ce parcours et rédiger les cartels fut passionnant. De nombreuses recherches furent nécessaires sur internet, dans des livres ou dans des documents rares ou inédits.
Une étude spécifique fut menée sur la bascule des œuvres d’Edgar P. Jacobs des éditions du Lombard aux éditions Blake et Mortimer dans les années 80. Elle aboutit à un recensement d’albums et des corrections du BDM (ouvrage de référence des bibliophiles).
L’affiche et la gestion des droits
Derrière chaque œuvre ou objet se cache souvent un ayant droit ou éditeur. Dans l’univers de la bande dessinée, il est impossible de reproduire une œuvre sans disposer des autorisations adéquates.
La pièce la plus importante de l’exposition est l’affiche. La sélection devait se faire parmi les œuvres à disposition. L’idée de rendre hommage à André Juillard émergea rapidement et les originaux des couvertures de Léna pour le tirage de tête de Champaka ou de Blake et Mortimer pour le tirage limité sur Sanctuaire du Gondwana apparurent comme des évidences. Après quelques échanges, Anne Juillard et les équipes de Dargaud / Mediatoon / Studio Jacobs donnèrent leur autorisation sous réserve de mettre les bons copyrights et de ne pas commercialiser les affiches. La couverture de Blake et Mortimer fut retenue car la série est plus connue du grand public et son fond jaune pouvait attirer l’œil. Pour la gestion des droits, les conseils de Zoe de Tarlé et Eva Hoff de Mediatoon et des équipes Dargaud furent précieux, notamment pour l’œuvre et les originaux d’Edgar P. Jacobs. Je remercie particulièrement Anne Juillard pour son accueil et ses autorisations.
Pour faire ressortir visuellement les différents espaces et la plaquette de présentation de l’exposition, les équipes de Rueil-Malmaison et la scénographe souhaitèrent agrandir des planches sur les murs et en reproduire dans une plaquette de présentation. Enrico Marini, Alec Séverin, Jacques Terpant, Jean-François Charles, Benoit Dellac, Luc Cornillon donnèrent leur accord.
Pour les espaces avec des auteurs ou séries ayant plusieurs objets à présenter, les listes des œuvres et objets exposés furent envoyées à chaque ayant droit ou éditeur, notamment Mediatoon, Tintinimaginatio, Albert René/Hachette pour Astérix, le studio Peyo, Moebius Production ou Isabelle Chaland. Leurs réponses furent bienveillantes et quelques pièces non officielles furent retirées à leur demande.
Grâce aux réseaux sociaux et sites, la plupart des auteurs dont des originaux allaient être exposés furent prévenus avec des retours très encourageants.
La préparation de l’espace d’exposition
Pièce indispensable du puzzle de ce projet, la scénographie fut réalisée par Carla Chadefaux avec les équipes de la mairie de Rueil-Malmaison. Dès les premières ébauches, l’exposition prenait forme à travers une maquette en 3D de l’espace d’exposition. Pour faire ressortir les œuvres, une couleur vert d’eau fut choisie, ce qui nécessita de repeindre tout l’espace avec des couleurs spécifiques pour chaque zone. Le rendu permis de mettre en valeur les originaux, car ce fond se marie aussi bien avec des œuvres en noir et blanc qu’avec des originaux en couleurs.
Les équipes de la mairie et la scénographe voulaient compléter le parcours avec des images reproduites des principaux héros présentés dans le parcours. Les problématiques de droits interdisant toute reproduction non validée, le plus simple fut d’utiliser du matériel promotionnel stocké depuis de nombreuses années par la librairie La Marque Jaune. Des PLV et autres stickers officiels de Tintin, Astérix, Blake et Mortimer, Spirou, des Schtroumpfs, Blueberry, Lucky Luke ou Blacksad étaient dans les réserves.
Pour parvenir à tout exposer, les équipes techniques de la mairie durent concevoir de nouveaux murs, des vitrines adaptées aux dimensions des objets et des estrades de présentation protégées par du verre. De nombreux cadres furent commandés pour présenter originaux et albums, qui habituellement sont stockés par leurs collectionneurs à l’abri de la lumière. Les cadres prévus pour les albums furent livrés avec retard par le fournisseur, ce qui expliqua quelques trous au début de l’exposition.
Une fois la liste des estrades et vitrines finalisée, une dernière optimisation du nombre de pièces à présenter fut nécessaire. Au dernier moment, quelques albums très épais ou le drapeau Walibi de Tintin ne purent être présentés face à des obstacles techniques ou des risques de les abimer.
La dernière étape fut de réunir les œuvres auprès des collectionneurs puis de les déménager pour commercer à les encadrer et les placer dans les vitrines. Grâce à une assurance Clou à Clou, les risques furent limités. L’espace finalisé était superbe, mettant en valeur les œuvres.
La première partie du projet était ainsi achevée.
L’exposition
Chaque visite est l’occasion de découvrir de nouveaux détails dans les œuvres et de les expliquer aux visiteurs. Cette exposition est aussi une opportunité de parler de cette passion et de rencontrer d’autres collectionneurs ou amateurs venus la visiter.
Pour accompagner les visites, du matériel vidéo a été préparé en amont. Chaque jour, une planche originale et de nouveaux documents sont mis en avant. Les originaux et objets qui n’ont pas pu être utilisés sont ainsi montrés au travers de ces supports numériques sur Youtube, Facebook, Linkedin et Instagram.
Des chaînes vidéos ont spécialement été créées pour compléter le parcours. Elles détaillent :
- Les compléments du parcours : https://www.youtube.com/playlist?list=PL7-wUGjviSEua95RzksTcLpnlfiG5Nse0
- Chaque jour, une planche originale exposée : https://www.youtube.com/playlist?list=PL7-wUGjviSEscFnpOhsdu3Nsspyd2kjM2
- Des zooms sur des techniques ou éléments liés aux bandes dessinées : https://www.youtube.com/playlist?list=PL7-wUGjviSEuHgI7SNVsZ5iOuJsLayHOm
- Des rencontres avec des auteurs : https://www.youtube.com/playlist?list=PL7-wUGjviSEuC4O76BOYdlEJwJMw1ogc6
- Des focus sur l’œuvre d’Edgar P. Jacobs et Blake et Mortimer : https://www.youtube.com/playlist?list=PL7-wUGjviSEs-DUGkdra_fLrGoILMdWaG
Ce qu’il faut retenir de cette expérience :
- Avoir une équipe de mairie professionnelle et rodée à ce type d’organisation est indispensable,
- Pour organiser une exposition de bande dessinée, il faut obtenir les accords des ayants droit et respecter les copyrights,
- Les contacts avec les auteurs et éditeurs furent passionnants et toujours positifs,
- Il faut présélectionner environ deux fois plus d’éléments que le nombre d’originaux et objets qui seront finalement exposés,
- Il faut rédiger beaucoup de documents qui accompagnent l’exposition et prévoir leur déclinaison digitale,
- La scénographie fait entrer l’exposition dans une autre dimension,
- Il faut utiliser les réseaux sociaux et les médias pour valoriser le contenu de l’exposition et déclencher un effet d’entrainement,
- Il faut du temps et de l’organisation pour tout mettre en place et gérer le projet.
Être commissaire d’une exposition est une expérience inoubliable. Elle permet de passer de la passion solitaire au partage autour de collections et d’œuvres.
Sur le site Tintin.com sur les coulisses de Tintin, les studios Hergé sont ainsi présentés : « Ils fonctionnent comme une petite maison d’édition. Les séances de travail sont rythmées par des « réunions d’arpentage », où l’on dissèque chaque case, chaque dialogue, chaque décor. Tout est débattu, tout est argumenté, mais Hergé tranche toujours. Rien ne sort sans son approbation. »
L’organisation d’un évènement de ce type nécessite un travail d’équipe comme dans un Studio de bande dessinée où chaque personne apporte sa pierre à l’édifice.
Je remercie pour leur professionnalisme Patrick Ollier, maire de Rueil-Malmaison, ses équipes liées aux pôles culturels et patrimoniaux ou aux services techniques dont David Chateranne, Laurence Inçaby, Leslie Houam et Angélique Pla-Martini, Carla Chadefaux pour la scénographie, et surtout les collectionneurs ayant prêté des œuvres et la librairie La Marque Jaune de Saint-Germain-en-Laye pour le prêt des objets les plus volumineux ainsi qu’Anne Juillard, les équipes Dargaud, Mediatoon et Studio Blake et Mortimer, Enrico Marini, Alec Séverin, Jacques Terpant, Jean-François Charles, Benoit Dellac, Luc Cornillon pour leurs autorisations.
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Du 24 avril au 14 juin 2026, en tant que Commissaire d’exposition, j’organisais avec la ville de Rueil Malmaison une exposition « Bandes dessinées passion de collectionneurs ».
Un compte Instagram retrace tout le parcours de l’exposition « Bande dessinée passion de collectionneurs puis celui de l’exposition « Blake et Mortimer, 80 ans de l’Espadon » à Meudon :